NOTE DU COMITE CINCINNATUS

 

A4-007 - Février 2008

Agricultures et Politiques Agricoles

Surabondance et subsistance

Après des années difficiles du début du 20° siècle, la politique agricole menée en France après la 2° guerre mondiale avec la mise en place de la PAC a été un grand succès productiviste et dés les années 1960 sont apparus les excédents de production. La question qui se posait dans tous les pays développés n'était plus d'assurer la sécurité alimentaire mais comment gérer l'abondance et la surproduction. Deux possibilités s'offraient alors :  la première en influant à la baisse sur les prix pour diminuer la production et permettre en même temps de faire croître l’exportation et la consommation, la deuxième en imposant des quotas de production pour maintenir les prix.

Les pays disposant de beaucoup de terres et d'une faible densité de population, comme les USA, la Nouvelle-Zélande et l'Australie ont fait le choix de casser les prix et de viser l'exportation et la compétitivité sur les marchés mondiaux. Ce choix fut logique et très efficace car dans ces pays développés industrialisés, la population augmente peu mais la productivité de l'agriculture avait fortement augmenter dés les années 30 du fait de la mécanisation, de la sélection de meilleures variétés de plantes, de la disponibilité de vastes étendues cultivables propices à la monoculture intensive et de l‘usage intensif d’engrais.

L'Europe de son coté  a restreint l'offre par des restrictions quantitatives ( les fameux quotas laitiers). Héritant d’une agriculture traditionnelle (petites et moyennes exploitations agricoles, tradition de polyculture extensive) elle a préféré suivre une autre logique en optant pour une agriculture multifonctionnelle qui,  en trouvant d’autres activités que la simple production agricole de base, protégeait les formes traditionnelles de ce secteur, les emplois, la qualité des produits, ouvrait la voie à la protection de l'environnement, à la gestion des paysages,….ce qui a répondu à la demande des syndicats agricoles et à la montée des mouvements écologistes en Europe mettant en avant l’idée de la qualité et la conservation des zones rurales.

Ces diverses politiques agricoles en Europe et aux USA étaient animées d’autres considérations géostratégiques que l’indépendance alimentaire. Les produits agricoles constituent la base du développement de l’exportation et du développement d’une industrie agroalimentaire (surnommée agrobusiness). Cette industrie est issue de l’élévation du niveau de vie dans les pays développés et de la recherche de profits à l’exportation. Du fait que l’industrie agroalimentaire et les marchés agricoles sont mondialisés depuis longtemps, ces  stratégies ont  eu des conséquences sur l’organisation et l’état de l’agriculture dans le monde entier.

Ainsi par exemple, le Brésil un des plus puissants pays agricoles du monde, produit plus de 100 millions de tonnes de céréales par an (soja) dont la majeure partie est destinée à la nourriture du cheptel des pays européens. La forêt amazonienne est progressivement rasée (l’équivalent de la surface de la France et du Portugal, depuis 1975) afin d’étendre les champs de soja, dont ne profitera pas une population qui souffre de malnutrition chronique ( 8% en 2006 ). D’autres exemples montrent comment les producteurs de tomates et de maïs des USA ayant vu leurs productions subventionnées ont soutenu une logique de conquête de marchés mondiaux et ont pu écraser leurs concurrents en offrant des prix inférieurs aux producteurs d’Amérique centrale qui ne bénéficient pas de subventions.

L’exemple du Brésil révèle que dans un même pays dont l’ambition est de devenir la ferme du monde, l’abondance côtoie la pénurie. Le Mouvement des sans terre est venu le rappeler an 2007 au président Lula. Ce dernier, a du mal à répondre à ces revendications, ayant fait alliance avec la fazendeiros (grands propriétaires terriens) pour gérer le pactole des 35 milliards de dollars, montant de l’excédent de la balance commerciale dû aux exportations de produits agricoles. A son arrivée au pouvoir le président Lula nouvellement élu lança le programme « faim zéro » et promis trois repas par jours à tous les brésiliens. Or en 10 ans un millions de petites et moyennes exploitations agricoles ont disparus renforçant l’exode rural, la pauvreté dans les villes et mettant en cause l’alimentation de base de la population. Cette tendance semble se poursuivre. Comme dans d’autres pays le Brésil, contraint par un choix de développement de grandes fermes exportatrices,  connaît un déséquilibre intérieur dans l’organisation de son secteur agricole, des tensions sociales fortes et un déséquilibre dans l’alimentation de ses habitants.

En 2004, l’Organisation des Nations unies a constaté qu’avec ce qu’elle produisait l’agriculture mondiale pourrait nourrir 12 milliards de personnes. C’est-à-dire le double de la population du globe. Il y aurait donc, sur notre planète, suffisamment à manger pour tous. Or en Europe, par exemple, grâce à une agriculture très productive la surabondance de produits agricoles et son corollaire le gaspillage alimentaire sont évidents et les prix des produits agricoles sont artificiellement contenus.  D’un autre coté du monde, les ressources alimentaires, très dépendantes des sols et des climats, sont naturellement mal réparties et sont marqué par des pratiques agricoles peu productives, peu mécanisées, sans marché organisé ni régulé par les états ou des organismes publics efficaces. Ces agricultures sont en grande majorité la chasse gardée de grands groupes agro-industriels qui maîtrisent par exemple le marché de la banane, des arachides, du coton, du café, ….. de la culture jusqu’à la distribution.

Les gaspillages d’un coté et les pénuries de l’autres témoignent depuis longtemps d’un déséquilibre chronique dans la répartition des ressources alimentaires qui est aussi opéré par un marché libre faussé par les subventions des états riches du nord et les grands monopôles agroalimentaires. Déséquilibre entre pays et régions du monde certes mais aussi à l’intérieur même de nombreux  pays.

S’il semble difficile de remettre en cause rapidement ces déséquilibres à l’intérieur des nations qui conservent leur liberté d’action sur leurs territoires, il faut sans nul doute œuvrer pour de nouvelles formes de régulations internationales et régionales. De telle façon que de nouveaux modes de production et de commercialisation favorisent suffisance, qualité et durabilité des production agricoles nationales et régionales.

 Ainsi l’abandon de fait des impasses du Cycle de Doha de l’OMC et des politiques ultra libérales classiquement préconisées, dont la Banque Mondiale a fort opportunément relevé l’inefficacité en 2007, voire la nocivité, remettent à l’ordre du jour des politique nationales d’organisation, de régulation et de protection du secteur agricole pour les PED. L'exemple du Cameroun reprenant  en 2006 la maîtrise de ses institutions publiques de régulation des marchés agricoles locaux et des modes de soutien au développement de son agriculture orientés vers l'autosuffisance constitue une référence. 

Voilà comment d’autres modes de régulation et d’organisation du marché pourraient peser sur ces déséquilibres qui concernent surtout les PVD. Mais tant que Chine, Inde, Japon…  continueront d’acheter massivement sur les marchés agricoles internationaux soja, maïs, blé, coton et riz, d’autres pays en face seront pousser dans la fuite en avant de stratégies de soutien à des monocultures intensives dévoreuses d’espaces, contrôlées par les grands groupes agroalimentaires, vouées à l’exportation et sources de devises.


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