NOTE DU COMITE CINCINNATUS

 

A4-007 - Octobre  2007

Agricultures et Politiques Agricoles

Nourrir 9 milliards d'Humains

Dans son rapport sur le Droit à l’alimentation publié en Février 2004, l’ONU constatait que la faim dans le monde tue un enfant toutes les cinq secondes, 842 millions de personnes sont sous-alimentées et 2 milliards vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour ou rien du tout, souffrant de carences alimentaire et disposant de moins de 2 200 calories par jour soit une quasi famine qualifiée de « faim insoupçonnée ». En 2005 notre planète comptait 6,5 milliards d’êtres humains le défi est de préparer les agricultures du monde à fournir des aliments aux 9 milliards de personnes en 2050. Pour nourrir 30% de plus d’humains et résoudre la quasi famine de 30% d’entre eux, il faudra doubler la production mondiale dans les quarante années qui viennent. C’est un défi immense qui ne semble pas à porter des efforts des pays en voie de développement et des organisations internationales. Car en même temps les ressources naturelles nécessaires pour l’agriculture deviendront plus rares, plus dégradées ou plus aléatoires du fait des changements climatiques. Dans de nombreux pays pauvres, l’agriculture représente plus de 40% de l’économie et plus de 80% des emplois. Dans le même temps environ 70% des pauvres de la planète vivent en milieu rural et la plupart d’entre eux dépendent de l’agriculture pour leur survie.

Pratiquement tous ces pays sont aujourd’hui face à des décisions capitales pour renforcer leur agriculture et gérer les migrations colossales des campagnes vers les villes qui sont attendues au cours des prochaines décennies. L’écart se creuse entre les pays les plus pauvres, où l’agriculture reste le premier secteur économique, et des pays comme les Chine, Inde et Brésil qui connaissent un développement rapide, et où le défi pour l’agriculture est de tirer profit de la croissance économique générale pour limiter les disparités qui s’accroissent entre la ville et la campagne et notamment assurer la compétitivité et le niveau de vie de leurs petits agriculteurs.

La croissance de la population mondiale n'est pas vertigineuse, actuellement à 1,5%, et a tendance à s'infléchir, pour nourrir l’humanité en réduisant la sous alimentation, il faut une croissance de la production agricole supérieure à celle de la population soit environ 2%. Des études ont été menées[1] qui montrent que certaines zones souffriront d'un déficit alimentaire, notamment l'Asie qui actuellement se nourrit mais ne sera pas en capacité de doubler sa production et l'Afrique subsaharienne, qui devrait multiplier sa production par cinq.

Les zones qui peuvent combler ces déficits sont celles qui ont des réserves de production importantes, essentiellement l'Amérique du sud, avec, peut-être, l'Ukraine et la Russie qui ont la capacité d'augmenter significativement leur production pour faire la jointure. D'autres zones peuvent augmenter leur production de manière moins importante : l'Amérique du Nord peut augmenter son rendement en blé en irriguant. Ce n'est pas le cas de l'Europe. La France est très compétitive physiquement, les rendements en blé sont exceptionnels mais si exceptionnels qu'on ne peut pas nourrir le monde.

Il y a sûrement dans les exemples montrés dans le film d’Erwin Wagenhofer de quoi justifier une autre orientation pour relever ce défi autre que l’accroissement  des terres cultivés et des rendements. Le gaspillage est à son comble dans les pays développé et la surproduction subventionnée par les états européens et les USA, non seulement détruit les terres, menace la santé des consommateurs mais handicapent le développement des agricultures des PED[2]. Une agriculture moins productivistes devrait voir le jour dans les pays développés et une protection des marchés locaux des PED devrait initier une correction du système actuel de régulation . Un ajustement des subventions et des outils de concertations plus opérationnel au niveau de la FAO devront être définis pour sortir de l’engrenage néfaste et paradoxal du gaspillage et de la pénurie.

Car de son coté, la FAO[3], habituellement discrète dans les négociations du cycle de Doha à l’OMC, a montré dans le rapport sur « La situation des marchés des produits agricoles en 2006 » qu’elle a officialisé pendant les négociations de New Delhi une position de promotion des inquiétudes des pays africains. La FAO y confirmait certes l’intérêt des trois types d’intervention agricole des États que sont l’appui intérieur, la concurrence à l’exportation et l’accès au marché, en raison des distorsions aux bons fonctionnements des marchés qu’elles entraînent. Mais elle rappelle les remises en cause récentes des résultats des modèles habituels de l’OMC sur les avantages attendus des réformes en jeu. Une vision plus nuancée et plus réaliste de «l’agriculture des pays en développement» est selon elle nécessaire. La FAO s’est inquiété des modalités par lesquelles les pays les plus pauvres pourront effectivement tirer parti des négociations : faire fonctionner les échanges agricoles tout en préservant les pays pauvres dont l’agriculture n’est pas compétitive par l’identification des produits spéciaux et des mécanismes de sauvegarde est stratégique. Mais la réduction de la faim dans ces pays nécessiterait aussi des interventions des États par des politiques de développement de leur agriculture. Enfin, elle avait appelé au renforcement de leurs capacités à mieux analyser leurs intérêts et les trajectoires qui leurs sont bénéfiques, et à les défendre à l’OMC.

Un lueur d’espoir semble être apparu en Octobre 2007. En effet la FAO et son directeur général semblent avoir été entendus, par la Banque Mondiale. Cette dernière a pratiqué un mea culpa en consacrant à l’agriculture son Rapport sur le développement mondial, publié vendredi 19 octobre 2007 à Washington. "L’agriculture, y déclare Robert Zoellick, le nouveau président de la Banque, est un outil fondamental pour la réalisation de l’Objectif du millénaire qui consiste à réduire de moitié d’ici à 2015 la proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté et souffrant de la faim."

Voilà vingt-cinq ans que les experts de la Banque avaient oublié que la vie de 2,5 milliards de personnes dépend des activités agricoles. Le rapport expose clairement les "négligences" ( selon les termes du rapport) de la puissante institution sur ce sujet. Le "sous-investissement agricole" qui en a résulté a provoqué une chute spectaculaire de l’aide publique au développement consacrée à l’agriculture.

"Depuis quinze ans, elle a été divisée par deux !", s’indigne Jacques Diouf, le directeur général de la FAO, l’Agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui a longtemps prêché dans le désert. Environ 900 millions de personnes, soit 75 % des pauvres qui vivent avec moins d’un dollar par jour, habitent les zones rurales, mais celles-ci n’attirent que 4 % de l’aide publique totale.

Pourrait-il y a avoir une saine négociation sur une  agriculture raisonnée et régulée au niveau mondial en dehors de l’OMC ? Pourquoi , après cinq ans d’échecs, ne pas sortir du cycle de DOHA et remettre dans les mains de la FAO, de l’ONU et de la banque mondiale ces questions agricoles pour allez vers un conseil de sécurité alimentaire doté de moyens pour soutenir et financer les nouvelles politique publiques d’aide au développement de l’agriculture dans les pays pauvres et les pays en développement? Faut-il mettre en opposition frontale une nouvelle perspective exposée par la Banque mondiale et les discussions obscures et stériles qu’abritent l’OMC ?

Le plan d’action "dynamique" que proposent la Banque et son nouveau président devra consacrer infiniment plus d’argent qu’au cours des vingt dernières années à la productivité de l’agriculture vivrière (engrais, amélioration des variétés, techniques d’assolement), mais aussi à la diversification des productions (horticulture, aviculture, aquaculture, produits laitiers) et à l’organisation des marchés.

Le rapport rappelle que les efforts devront porter en priorité sur les trois secteurs qui conditionnent tout progrès : l’accès à la terre, l’accès à l’eau et l’éducation (en moyenne, les ruraux ne sont scolarisés que quatre ans).

C’est à une oeuvre de longue haleine que le rapport convie la communauté internationale, car l’agriculture qu’il s’agit de promouvoir et d’installer devra se faire "durable", ce qui voudra dire tenir compte des erreurs passées et se soucier notamment de la préservation des terres, de la biodiversité, de la gestion de l'eau, des dégâts de l’usage anormaux des pesticides ou de la déforestation.

[1] Michel Griffon : Nourrir la planète Ed. Odile Jacob

[2] Pays en développement


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