
En pleine polémique sur
les délocalisations industrielles et des services, une étude
du McKinsey Global Institute intitulée «Comment la France
peut-elle tirer parti des délocalisations de services ?»
a été publiée en juin 2005.
Rappelons-nous qu’en 2003 ce cabinet concluait à propos des
Etats-Unis, que les délocalisations conduisaient à « un jeu « gagnant-gagnant » entre les pays d'origine et le
pays d'accueil des activités délocalisées ».
Il y a, a priori, de quoi être surpris de l’évidence
du jeu «gagnant-gagnant» lorsque l’on constate que
les Etats Unis bataillent ferme pour conserver leurs
industries sidérurgique et textile en imposant quota et
droits d’entrées, que le Japon localise la production des
écrans téléviseurs et que l'on recense sans peine les
destructions d'emplois liées, en France, à des délocalisations
depuis quelques années.
Ayant
peut-être oublié d’étudier la stratégie d’Alcatel, par
exemple, le rédacteur de cette note semble encore croire que
les dirigeants des grandes entreprises plongées en pleine
mondialisation se soucient des enjeux industriels et sociaux
de leur pays d’origine. Délocalisations des siéges
sociaux, des ateliers, et, ces derniers temps, délocalisations
des centres de recherche, semblent constituer leur triptyque
stratégique.
Venant en contrepoint à cette vision, l’étude récemment
publiée par Jean-Louis LEVET au Commissariat Général du
Plan,
montre qu’il n’en est pas de même pour les PME-PMI qui
sont à contrario fortement imbriquées dans le tissu économique
et social de leur pays, voire de leur région. De ces faits
issus d’une enquête serrée, l’auteur démontre leur résistance
aux tentations de délocalisations par un choix stratégique
« du carré magique de la performance durable »
supportée par l’alliance d’un ancrage dans un territoire,
d’un savoir-faire, d’une culture d’entreprise
authentique et d’une stratégie mondiale.
Le
McKinsey Global Institute, prenant le cas des Etats-Unis et de
l'Inde, en tant que pays d'accueil, souligne tout d'abord que
la délocalisation est à l'origine d'une création globale de
valeur : pour un dollar investi, la création de valeur
est de 1$47. La délocalisation constitue ainsi,
pour les Etats-Unis, un multiplicateur de valeur.
Dans son rapport, l'institut détermine la répartition des
gains entre le pays d'origine et le pays d'accueil. Pour l'économie
d'accueil, le gain est de 33 cents pour un dollar délocalisé.
Pour l'économie d'origine, le gain est bien supérieur, évalué
entre 1,12 et 1,14 dollar, répartis entre 67 cents
liés au bénéfice direct du processus de rationalisation de
la production et 45 à 47 cents au titre du
facteur travail pouvant être redéployé et réemployé dans
d'autres secteurs. Naturellement, ceci suppose, selon
les auteurs, une économie et un marché du travail
suffisamment modulables pour réemployer et profiter des
capacités de travail ainsi libérées.
Pour
ce cabinet, la délocalisation des services en France ne fait
que commencer et provoque inquiétude et résistance, alors
que les autres grandes économies libérales comme les
Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont déjà sauté le pas. Il
va donc falloir délocaliser, c’est une fatalité, un phénomène
aussi inévitable que le froid en hiver et, pour en surmonter
les conséquences néfastes, il faut « fluidifier »
le marché du travail.
L’étude
veut montrer chiffres en main que les économies développées
ont intérêt à laisser opérer les dirigeants d’entreprise
dans leurs choix de délocaliser leurs activités vers les
zones de très bas coûts salariaux. En conclusion, elle
encourage la France à laisser opérer « la main
invisible du marché » en prenant soin de recommander
aux pouvoirs publics d’en amortir les effets négatifs à
court terme sur l’emploi et le sort des salariés concernés.
Il
y a dans ces pages une ingénuité confondante et un simplisme
outrancier. On voit avec quel prisme réducteur d’un micro
économisme scolaire, mécaniste, voire d’une culture plus
proche du Monopoly que des grands classiques économiques,
sont traités l’avenir d’un pays et de ses habitants. Exit
les questions stratégiques de maîtrise de techniques et de
savoirs indispensables, exit la vie des femmes et des hommes
et de leur famille, exit l’équilibre des comptes sociaux,
exit les hantises et les réactions sociales propices à des dérives
politiques.
Mécaniste,
déshumanisé et aveugle, ce catalogue technicien de la bonne
gestion des délocalisations fait l'impasse sur les retombées
sociales et industrielles à moyen et long terme, et dégage
d’un revers de main dans le giron de la force publique la
gestion de la situation des salariés mis au rebus.
Recommandant par ailleurs d’alléger les budgets sociaux et
de restreindre le rôle de l’Etat dans l’organisation et
le financement de la protection sociale, cette étude conduit
au démontage sauvage de l’Etat providence. On voit, par là,
que ces professeurs Diafoirus ne sont pas à une contradiction
prés.
Par
ailleurs, force est de constater que si 1$ investi rapporte (à
qui d’ailleurs ?) 14 cents, on atteint un taux de 14%
de ROI en moyenne annuel, ce qui est un très bon placement.
Il y a une face cachée à de tels résultats. Les
investissements industriels et commerciaux dans les pays développés
fournissent en général des ROI de 3 à 5 %. Il est clair que
des taux de rentabilité supérieurs à 10% ne peuvent
s’expliquer que par la faiblesses des salaires et des
cotisations sociales, par des ressources naturelles
disponibles sans contraintes (sol, eau, air, transports, … )
ainsi que par des impôts et taxes inexistants. Et de fait,
ces taux de revenus s’apparentent à un pillage des
ressources physiques et humaines du pays hôte.
Enfin, il
serait sans doute aisé de montrer chiffres à l’appui que
les sommes investies en Inde ou en Chine sont évidemment
accompagnées d’investissements matériels et logiciels conséquents.
Pour ne prendre que l’exemple du développement des ateliers
informatiques à Bangalore, en Inde, il est aisé de
comprendre que ce secteur en forte croissance provoque une
vague d’achats de matériels informatiques et de logiciels
adéquats dont les Etats-Unis sont les principaux fournisseurs
pour le moment. En conséquence, les termes de l’échange
dans ce cas là, sont particulièrement avantageux pour
l’industrie informatique des Etats-Unis et cette étude à
tendance à omettre que la puissance industrielle dominante
est dans tous les cas apte à profiter de ce développement,
justement parce qu’elle est en mesure d’accompagner à son
profit ce développement.
La
courbe en J
(une baisse, un creux puis une forte
remontée) est invoquée pour faire avaler une
pilule bien amère et tente d’indiquer, en résumé, que de
façon miraculeuse « après un coup de déprime, demain
ça ira mieux ». Mais pourra-t-elle rassurer les employés
et les cadres des entreprises qui délocalisent ? Que
vont-ils faire dans les mois prochains, comment vivre après
les aides sociales ? Leurs compétences (« leur
employabilité ») seront-elles à nouveaux utilisées ?
La question est aussi de savoir où va s’arrêter la délocalisation des
services? Bien sûr les coiffeurs, les infirmières, les éboueurs,
les livreurs de Pizza, les caissières, les gardiens de musée
et autres services de proximité sont des activités locales
et donc localisées. Ces emplois ne partiront pas, mais
seront-ils les seuls à la disposition de nos enfants dans 20
ans ?
Ainsi,
comme le souligne un livre récent de Philippe
Villemus « Aurons-nous encore des emplois demain ? »,
par l’effet de la mondialisation, les entreprises ont acquis
une autonomie territoriale. Les dirigeants des entreprises
européennes vont délocaliser et les années qui viennent
seront celles de la fuite des emplois de service, de
production, mais aussi de recherche, dans les secteurs de
produits sophistiqués (médicaments, chimie, électronique, télécommunications…)
car les universités de Chine et d’Inde fournissent tous les
ans une grande quantité de diplômés de grande valeur avec
des statuts précaires et des salaires très bas. Nos enfants
seront-ils réduits, quel que soit le niveau de leurs études
à être, professions par ailleurs fort honorables, chauffeurs
livreurs, gardiens de musées, barmans, guides touristique,
plombiers, coiffeurs, … dans des pays où auront disparu
industries et centres de recherche, dans des pays devenus des
pays en voie de sous-développement ? Est-il bien nécessaire
de faire des études, en somme, et pourquoi toutes ces
universités ?
Nous
retiendrons pour finir une image forte qui fait question, à
ce jour sans réponse : alors que l’Europe et les
Etats-Unis connaissent des taux de croissance entre 1 et 3%,
la locomotive économique mondiale est en Asie avec des taux
de croissance proche de 10 %.
Sans négliger le rôle de l’artifice monétaire qui sous évalue
la monnaie chinoise, il faut présenter au tenant de la désindustrialisation
de nos pays développés et aux chantres de la sociétés
postindustrielle que cette croissance est le résultat
d’investissements massifs dans les infrastructures et les
industries de production de biens.
Devons-nous
courber l’échine, attendre la fin de l’orage, dix ans,
vingt ans, afin de voir l’Extrême-Orient connaître des
surchauffes sociales et politiques que va déclencher
cette surchauffe économique? Attendre trente, cinquante ans
que le niveau de vie de nos amis Indiens et Chinois soit
comparable au nôtre ? Mais que nous restera-t-il dans 30
ans, mis à part le Château de Versailles et le vignoble de
Champagne ?
Pouvons-nous
faire confiance à notre capacité individuelle et collective
à inventer un après délocalisation? Que faire de plus
qu’invoquer la déesse de l’innovation, pour qu‘elle
vienne à notre aide? Sera-t-il suffisant de relancer la
bataille de l’innovation et à grand renfort de
communication installer une Agence pour l’Innovation
Industrielle richement dotée ?
Faudra-t-il
renforcer la loi sur l’innovation de 1999, aider les jeunes
entreprises, doter encore plus l’ANVAR, monter un nouveau
plan Innovation, tenter de sauver la recherche fondamentale ?
Avec quel budget ? Ou bien ne faut-il pas regarder avec
une attention soutenue les moyens déjà disponibles de préserver
et développer notre actuel tissus industriel?
Que
faire des employés, ingénieurs, cadres qui travaillaient
chez Alcatel et HP ? Comment accepter un statut de salarié
« kleenex » ? Devront-ils survivre en
devenant livreurs de pizza ou éboueurs ? Notre culture
et notre relation au travail devront-elles changer si
radicalement, que tout ingénieur électronicien ne pourra un
jour nourrir sa famille qu’en étant garçon de café ?
Quid de son métier et de ses compétences ? Quid de
notre dépendance collective?
Que
penser de cette
forme d’organisation de la production de richesses et de
profits avancée par le McKinsey qui ne semble se justifier
que par un argument comptable sec et qui fait l’impasse sur
les effets indirects induits dans les pays soumis à un cycle
de désindustrialisation, de faibles investissements, de perte
de compétences et de perte nette d’emploi, et dont la
croissance est obérée, ce qui limite et grève les
ressources de l’état ?
Comment ne pas
voir que les grandes entreprises multinationales ne pourront résister
à une compétition ouverte qu’en servant les marchés émergents
d’Asie à forte croissance sur les lieux même de cette
croissance en restant en phase avec les prix des marchés
orientaux et les
niveaux de salaires. Et que c’est là que réside un des
moteurs majeur des délocalisations industrielles et des
services, car il faut garder à l’esprit cette référence :
en 2005, en Inde un programmeur expérimenté gagne 15.000
dollars par an, contre 75.000 aux Etats-Unis. Par voie de conséquence,
l’Europe aura à faire les frais de cette restructuration
des industries et des services à l’échelle mondiale, en
devenant vulnérable, dépendante et opéable, soumise et
exsangue, engluée dans une décroissance générale.
Pourtant la
Commission Européenne en mars 2005 par la voix Gunther
Verheugen, en accord avec les vues de Claude Bébéar, estime que l’Europe a besoin
d’une base industrielle forte, car «le modèle européen
est caractérisé par le niveau élevé de ses normes et de
ses standards sociaux. Il n’est donc pas question d’y
renoncer ni de se priver désormais de toutes règles.»
Pour achever
l’interrogation sur la nature « gagnant-gagnant »
des délocalisations, ajoutons en échos à l’intervention
du Délégué Général pour l’Armement devant le Parlement
Européen en Juin 2005, qu’il ne peut y avoir de maîtrise
de la sécurité sans une défense techniquement bien assurée
par un tissu industriel et une recherche à leur meilleur
niveau, et
l’exigence « d'avoir une autonomie européenne compétitive ».
Il y a donc dans la volonté politique de résister à des
formes de délocalisations une réponse à la nécessité de
sauvegarder et de développer un modèle social perfectible
mais exemplaire et de
sauvegarder une aire de paix, ce qui en définitive, pour ces
deux raisons, disqualifie radicalement toute indulgence vis à
vis d’une vision purement comptable et financière des stratégies
industrielles.