NOTE DU COMITE CINCINNATUS

 

A4-005 - Février 2006

Délocalisations en questions: nos pays en voie de sous-développement ? 

En pleine polémique sur les délocalisations industrielles et des services, une étude du McKinsey Global Institute intitulée «Comment la France peut-elle tirer parti des délocalisations de services ?» a été publiée en juin 2005[1]. Rappelons-nous qu’en 2003 ce cabinet concluait à propos des Etats-Unis, que les délocalisations conduisaient à « un jeu « gagnant-gagnant » entre les pays d'origine et le pays d'accueil des activités délocalisées ». Il y a, a priori, de quoi être surpris de l’évidence du jeu «gagnant-gagnant» lorsque l’on constate que les Etats Unis bataillent ferme pour conserver leurs industries sidérurgique et textile en imposant quota et droits d’entrées, que le Japon localise la production des écrans téléviseurs et que l'on recense sans peine les destructions d'emplois liées, en France, à des délocalisations depuis quelques années.

Ayant peut-être oublié d’étudier la stratégie d’Alcatel, par exemple, le rédacteur de cette note semble encore croire que les dirigeants des grandes entreprises plongées en pleine mondialisation se soucient des enjeux industriels et sociaux de leur pays d’origine. Délocalisations des siéges sociaux, des ateliers, et, ces derniers temps, délocalisations des centres de recherche, semblent constituer leur triptyque stratégique[2]. Venant en contrepoint à cette vision, l’étude récemment publiée par Jean-Louis LEVET au Commissariat Général du Plan[3], montre qu’il n’en est pas de même pour les PME-PMI qui sont à contrario fortement imbriquées dans le tissu économique et social de leur pays, voire de leur région. De ces faits issus d’une enquête serrée, l’auteur démontre leur résistance aux tentations de délocalisations par un choix stratégique « du carré magique de la performance durable » supportée par l’alliance d’un ancrage dans un territoire, d’un savoir-faire, d’une culture d’entreprise authentique et d’une stratégie mondiale.

Le McKinsey Global Institute, prenant le cas des Etats-Unis et de l'Inde, en tant que pays d'accueil, souligne tout d'abord que la délocalisation est à l'origine d'une création globale de valeur : pour un dollar investi, la création de valeur est de 1$47. La délocalisation constitue ainsi, pour les Etats-Unis, un multiplicateur de valeur. Dans son rapport, l'institut détermine la répartition des gains entre le pays d'origine et le pays d'accueil. Pour l'économie d'accueil, le gain est de 33 cents pour un dollar délocalisé. Pour l'économie d'origine, le gain est bien supérieur, évalué entre 1,12 et 1,14 dollar, répartis entre 67 cents liés au bénéfice direct du processus de rationalisation de la production et 45 à 47 cents au titre du facteur travail pouvant être redéployé et réemployé dans d'autres secteurs. Naturellement, ceci suppose, selon les auteurs, une économie et un marché du travail suffisamment modulables pour réemployer et profiter des capacités de travail ainsi libérées.

Pour ce cabinet, la délocalisation des services en France ne fait que commencer et provoque inquiétude et résistance, alors que les autres grandes économies libérales comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont déjà sauté le pas. Il va donc falloir délocaliser, c’est une fatalité, un phénomène aussi inévitable que le froid en hiver et, pour en surmonter les conséquences néfastes, il faut « fluidifier » le marché du travail.

L’étude veut montrer chiffres en main que les économies développées ont intérêt à laisser opérer les dirigeants d’entreprise dans leurs choix de délocaliser leurs activités vers les zones de très bas coûts salariaux. En conclusion, elle encourage la France à laisser opérer « la main invisible du marché » en prenant soin de recommander aux pouvoirs publics d’en amortir les effets négatifs à court terme sur l’emploi et le sort des salariés concernés.

Il y a dans ces pages une ingénuité confondante et un simplisme outrancier. On voit avec quel prisme réducteur d’un micro économisme scolaire, mécaniste, voire d’une culture plus proche du Monopoly que des grands classiques économiques, sont traités l’avenir d’un pays et de ses habitants. Exit les questions stratégiques de maîtrise de techniques et de savoirs indispensables, exit la vie des femmes et des hommes et de leur famille, exit l’équilibre des comptes sociaux, exit les hantises et les réactions sociales propices à des dérives politiques.

Mécaniste, déshumanisé et aveugle, ce catalogue technicien de la bonne gestion des délocalisations fait l'impasse sur les retombées sociales et industrielles à moyen et long terme, et dégage d’un revers de main dans le giron de la force publique la gestion de la situation des salariés mis au rebus. Recommandant par ailleurs d’alléger les budgets sociaux et de restreindre le rôle de l’Etat dans l’organisation et le financement de la protection sociale, cette étude conduit au démontage sauvage de l’Etat providence. On voit, par là, que ces professeurs Diafoirus ne sont pas à une contradiction prés.

Par ailleurs, force est de constater que si 1$ investi rapporte (à qui d’ailleurs ?) 14 cents, on atteint un taux de 14% de ROI en moyenne annuel, ce qui est un très bon placement. Il y a une face cachée à de tels résultats. Les investissements industriels et commerciaux dans les pays développés fournissent en général des ROI de 3 à 5 %. Il est clair que des taux de rentabilité supérieurs à 10% ne peuvent s’expliquer que par la faiblesses des salaires et des cotisations sociales, par des ressources naturelles disponibles sans contraintes (sol, eau, air, transports, … ) ainsi que par des impôts et taxes inexistants. Et de fait, ces taux de revenus s’apparentent à un pillage des ressources physiques et humaines du pays hôte.

Enfin, il serait sans doute aisé de montrer chiffres à l’appui que les sommes investies en Inde ou en Chine sont évidemment accompagnées d’investissements matériels et logiciels conséquents. Pour ne prendre que l’exemple du développement des ateliers informatiques à Bangalore, en Inde, il est aisé de comprendre que ce secteur en forte croissance provoque une vague d’achats de matériels informatiques et de logiciels adéquats dont les Etats-Unis sont les principaux fournisseurs pour le moment. En conséquence, les termes de l’échange dans ce cas là, sont particulièrement avantageux pour l’industrie informatique des Etats-Unis et cette étude à tendance à omettre que la puissance industrielle dominante est dans tous les cas apte à profiter de ce développement, justement parce qu’elle est en mesure d’accompagner à son profit ce développement.

La courbe en J[4] (une baisse, un creux puis une forte  remontée) est invoquée pour faire avaler une pilule bien amère et tente d’indiquer, en résumé, que de façon miraculeuse « après un coup de déprime, demain ça ira mieux ». Mais pourra-t-elle rassurer les employés et les cadres des entreprises qui délocalisent ? Que vont-ils faire dans les mois prochains, comment vivre après les aides sociales ? Leurs compétences (« leur employabilité ») seront-elles à nouveaux utilisées ? La question est aussi de savoir où va s’arrêter la délocalisation des services? Bien sûr les coiffeurs, les infirmières, les éboueurs, les livreurs de Pizza, les caissières, les gardiens de musée et autres services de proximité sont des activités locales et donc localisées. Ces emplois ne partiront pas, mais seront-ils les seuls à la disposition de nos enfants dans 20 ans ?

Ainsi, comme le souligne un livre récent de Philippe Villemus « Aurons-nous encore des emplois demain ? »[5], par l’effet de la mondialisation, les entreprises ont acquis une autonomie territoriale. Les dirigeants des entreprises européennes vont délocaliser et les années qui viennent seront celles de la fuite des emplois de service, de production, mais aussi de recherche, dans les secteurs de produits sophistiqués (médicaments, chimie, électronique, télécommunications…) car les universités de Chine et d’Inde fournissent tous les ans une grande quantité de diplômés de grande valeur avec des statuts précaires et des salaires très bas. Nos enfants seront-ils réduits, quel que soit le niveau de leurs études à être, professions par ailleurs fort honorables, chauffeurs livreurs, gardiens de musées, barmans, guides touristique, plombiers, coiffeurs, … dans des pays où auront disparu industries et centres de recherche, dans des pays devenus des pays en voie de sous-développement ? Est-il bien nécessaire de faire des études, en somme, et pourquoi toutes ces universités ?

Nous retiendrons pour finir une image forte qui fait question, à ce jour sans réponse : alors que l’Europe et les Etats-Unis connaissent des taux de croissance entre 1 et 3%, la locomotive économique mondiale est en Asie avec des taux de croissance proche de 10 %[6]. Sans négliger le rôle de l’artifice monétaire qui sous évalue la monnaie chinoise, il faut présenter au tenant de la désindustrialisation de nos pays développés et aux chantres de la sociétés postindustrielle que cette croissance est le résultat d’investissements massifs dans les infrastructures et les industries de production de biens.

Devons-nous courber l’échine, attendre la fin de l’orage, dix ans, vingt ans, afin de voir l’Extrême-Orient connaître des surchauffes sociales et politiques que va déclencher cette surchauffe économique? Attendre trente, cinquante ans que le niveau de vie de nos amis Indiens et Chinois soit comparable au nôtre ? Mais que nous restera-t-il dans 30 ans, mis à part le Château de Versailles et le vignoble de Champagne ?

Pouvons-nous faire confiance à notre capacité individuelle et collective à inventer un après délocalisation? Que faire de plus qu’invoquer la déesse de l’innovation, pour qu‘elle vienne à notre aide? Sera-t-il suffisant de relancer la bataille de l’innovation et à grand renfort de communication installer une Agence pour l’Innovation Industrielle richement dotée ?

Faudra-t-il renforcer la loi sur l’innovation de 1999, aider les jeunes entreprises, doter encore plus l’ANVAR, monter un nouveau plan Innovation, tenter de sauver la recherche fondamentale ? Avec quel budget ? Ou bien ne faut-il pas regarder avec une attention soutenue les moyens déjà disponibles de préserver et développer notre actuel tissus industriel?

Que faire des employés, ingénieurs, cadres qui travaillaient chez Alcatel et HP ? Comment accepter un statut de salarié « kleenex » ? Devront-ils survivre en devenant livreurs de pizza ou éboueurs ? Notre culture et notre relation au travail devront-elles changer si radicalement, que tout ingénieur électronicien ne pourra un jour nourrir sa famille qu’en étant garçon de café ? Quid de son métier et de ses compétences ? Quid de notre dépendance collective?

Que penser de  cette forme d’organisation de la production de richesses et de profits avancée par le McKinsey qui ne semble se justifier que par un argument comptable sec et qui fait l’impasse sur les effets indirects induits dans les pays soumis à un cycle de désindustrialisation, de faibles investissements, de perte de compétences et de perte nette d’emploi, et dont la croissance est obérée, ce qui limite et grève les ressources de l’état ?

Comment ne pas voir que les grandes entreprises multinationales ne pourront résister à une compétition ouverte qu’en servant les marchés émergents d’Asie à forte croissance sur les lieux même de cette croissance en restant en phase avec les prix des marchés orientaux et  les niveaux de salaires. Et que c’est là que réside un des moteurs majeur des délocalisations industrielles et des services, car il faut garder à l’esprit cette référence : en 2005, en Inde un programmeur expérimenté gagne 15.000 dollars par an, contre 75.000 aux Etats-Unis. Par voie de conséquence, l’Europe aura à faire les frais de cette restructuration des industries et des services à l’échelle mondiale, en devenant vulnérable, dépendante et opéable, soumise et exsangue, engluée dans une décroissance générale.

Pourtant la Commission Européenne en mars 2005 par la voix Gunther Verheugen, en accord avec les vues de Claude Bébéar, estime [7] que l’Europe a besoin d’une base industrielle forte, car «le modèle européen est caractérisé par le niveau élevé de ses normes et de ses standards sociaux. Il n’est donc pas question d’y renoncer ni de se priver désormais de toutes règles.»

Pour achever l’interrogation sur la nature « gagnant-gagnant » des délocalisations, ajoutons en échos à l’intervention du Délégué Général pour l’Armement devant le Parlement Européen en Juin 2005, qu’il ne peut y avoir de maîtrise de la sécurité sans une défense techniquement bien assurée par un tissu industriel et une recherche à leur meilleur niveau,  et l’exigence « d'avoir une autonomie européenne compétitive ». Il y a donc dans la volonté politique de résister à des formes de délocalisations une réponse à la nécessité de sauvegarder et de développer un modèle social perfectible mais exemplaire et  de sauvegarder une aire de paix, ce qui en définitive, pour ces deux raisons, disqualifie radicalement toute indulgence vis à vis d’une vision purement comptable et financière des stratégies industrielles.

[1] Note en Français accessible sur le site du MGI : www.mckinsey.com/mgi/publications/offshoringbenefits.asp 

[2] Microsoft va doubler ses effectifs à Bangalore qui vont passer à 1.000 salariés.

[3] Jean-Louis Levet : "Contribution au débat sur la localisation des entreprises et le rôle de l'Etat" – Commissariat Général au Plan.

[4] La condition de Marshall-Lerner, encore appelée théorème des élasticités critiques ou courbe en J a été étudiée sur les phénomènes de dépréciation du taux de change, a été appliquée par extension au taux de chômage.

[5] P Villemus : « Aurons-nous encore des emplois demain ? » - Le Seuil, Paris, 2005

[6] Le 25 janvier 2006, le Bureau national des Statistiques de Chine a publié des chiffres essentiels, dont le taux de croissance économique du pays pour l'année 2005 : 9,9%.

[7] La Tribune – 21 mars 2005


 
   
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