
États des lieux
L’accès
aux soins de qualité pour tous et sur tout le territoire est
devenu un droit fondamental pour nombre de peuples occidentaux;
c’est en France un élément essentiel de notre pacte
social. On peut même le considérer
comme une extension du premier droit de l’homme :
le droit à la sûreté. Ce droit ancien, inaliénable et
fondateur du pacte social, de voir son intégrité physique
protégée peut trouver son prolongement moderne dans le droit
d’accéder aux soins dont on a besoin pour préserver sa
santé physique et mentale. C’est un droit-créance de
l’homme moderne dans nos sociétés occidentales.
Conscients
de l’inégalité profonde des hommes face à la maladie, les
Etats peuvent-ils se désintéresser de la santé des citoyens
au risque de laisser s’accroître les inégalités (avec une
surdétermination sociale) ou au contraire doivent-ils les
estomper en favorisant l’accès aux soins pour tous ?
Nous avons fait ce choix de la solidarité face aux inégalités
naturelles de la vie et la Sécurité Sociale symbolise cet
attachement de notre nation à l’idéal de solidarité ;
c’est un héritage de la République.
Analyse
Au
sortir de la seconde guerre mondiale la France se dota d’une
nouvelle constitution. L’une des toutes premières
consacrant des droits sociaux. Cette vision humaniste est
directement héritée du programme du Conseil National de la Résistance
que les responsables politiques de droite comme de gauche se
sont accordés à mettre en œuvre.
Notre constitution actuelle fait encore référence au
préambule de 1946 : « La nation assure à
l’individu et à la famille les conditions nécessaires à
leur développement. Elle garantit à tous (…) la protection
de la santé (…). Tout être humain qui (…) se trouve dans
l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la
collectivité des moyens convenables d’existence ».
Ce
mécanisme de protection sociale fut fortement influencé par
le modèle allemand Bismarckien fondé sur une gestion
paritaire, une couverture professionnelle et un financement
par cotisations assises sur le salaire.
Avec
le temps, le caractère inégalitaire (car professionnel)
n’a cessé de s’estomper de 1945 à 1975 pour couvrir
l’ensemble de la population et harmoniser les régimes.
Cette marche vers la généralisation et l’universalité
trouvera son aboutissement en 1999 par l’adoption de la CMU
(Couverture Maladie Universelle) qui garantit à tous une
prise en charge des soins.
Le
premier paradoxe d’un examen croisé entre les régimes
d’assurance maladie français et québécois serait que, à
l’heure où nous tendons vers l’universel, le Québec qui
est une importante illustration du système universel Bévéridgien,
tend à créer des mécanismes de type professionnel
(assurance médicament : largement privée et organisée
dans le cadre du contrat de travail).
Ce
même mouvement croisé est observable en matière de
recettes. Le système français qui se fondait quasi
exclusivement sur la base de la masse salariale (cotisations
des salariés et des employeurs) a vu progressivement ses
ressources se fiscaliser
(CSG, CRDS, transfert de diverses taxes). Dans le même
temps le système québécois financé par le budget général
et donc par l’impôt, s’est diversifié avec les
cotisations d’assurance médicament.
Après
donc un demi siècle de réformes successives nous obtenons
deux systèmes d’assurance maladie imprégnés des mêmes
objectifs philosophique et politique (égalité d’accès,
qualité des soins, solidarité du financement) représentant
un volume de dépenses analogue en % de PIB et aujourd’hui
confrontés aux mêmes dogmes libéraux recommandant de
juguler les dépenses et de réduire les prélèvements
obligatoires.
Notre
système est en crise, mais ce n’est pas celle des valeurs,
des principes fondamentaux. C’est une crise du financement
avec un effet ciseaux entre deux tendances opposées :
d’une part la hausse continue des dépenses sous l’effet
du progrès technique, de l’augmentation de la population et de son vieillissement et d’autre part,
les difficultés économiques dans un monde ouvert, avec une
concurrence accrue et un chômage endémique.
Nous
devons réformer car l’absence de réponse à cette crise
financière donnerait des arguments à ceux qui se proposent déjà
d’instaurer un système inégalitaire à l’américaine (même
s’il revient très cher (14% PIB) et est inefficace) où
chacun se paie la médecine qu’il peut (et non celle dont il
a besoin) ? Réformer pour conforter le principe selon
lequel chacun reçoit les soins dont il a besoin et contribue
selon ses moyens.
Les
responsables politiques affichent un large consensus pour défendre
ces principes de solidarité, mais comme partout lorsque
l’on examine précisément les propositions, on s’aperçoit
que celles-ci sont parfois contradictoires avec
l’affichage qui en est donné.
Le
premier pilier de nos régimes est l’universalité, c’est-à-dire
l’égalité d’accès aux soins de qualité pour tous les résidants.
Cette mesure de justice n’est pas appliquée par exemple aux
Etats Unis où la couverture diffère en fonction des revenus
et de l’assurance à laquelle l’individu est affilié. Au
Québec comme en France l’accès aux soins est le même
quels que soient l’âge, le revenu ou l’état de santé.
Nous sommes dans une logique de mutualisation du risque, à
l’opposé de la logique assurantielle qui module la prime en
fonction de la couverture et du risque encouru. Cette logique
assurantielle est antagoniste des mécanismes de mutualisation
et de solidarité. Et la menace de sélection des risques
s’accroît avec le développement de la médecine prédictive
et des progrès de la génétique.
Notre
système est égalitaire par principe mais il mérite encore
d’être amélioré. L’égalité d’accès n’est pas
acquise, c’est un combat car les inégalités devant la
maladie et la mort se creusent de nouveau. La part globale des
dépenses couvertes par l’assurance maladie s’élève à
75%. La part croissante depuis 20 ans laissée à la charge
des patients (25%) empêche une partie de nos concitoyens de
se soigner. Faute de moyens suffisants il semblerait que 14%
de la population (et 30% des chômeurs) aient déjà renoncé
à des soins. Plus l’étendue de la couverture de base régresse,
plus on tend vers
un système où chacun se paie la santé qu’il peut et
plus l’on songe au modèle américain qui a déjà fait la
preuve de son inefficacité.
La
question de la gratuité n’est pas encore définitivement
tranchée en France. Certains considèrent qu’elle
provoquerait une surconsommation et une déresponsabilisation.
Nous restons attaché au principe selon lequel la capacité
financière des individus ne doit pas déterminer l’accès
aux soins. Le Québec est à ce titre un exemple car le
principe de gratuité semble totalement appliqué quand la dépense
est couverte et il n’y a pas à notre connaissance d’étude
révélant des abus systématiques, une surconsommation et des
gaspillages.
Chacun
doit avoir accès aux soins selon ses besoins et doit
contribuer selon ses moyens. C’est le deuxième pilier de
notre régime ; son financement repose sur la solidarité
contributive : près de 4/5ème des prélèvements
ont une assiette portant sur les revenus de l’activité
professionnelle.
Ce
financement fondé sur des cotisations prélevées sur les
salaires trouve son fondement dans l’origine professionnelle
de notre régime en 1946. Cette source de recettes était à
l’origine suffisante pour couvrir les dépenses mais la généralisation
de la couverture, l’élargissement des soins couverts et
surtout les bouleversements économiques ayant conduit à un
chômage de masse et à la réduction de la part du facteur
travail dans la création de richesses ont réduit comme peau
de chagrin l’assiette servant de base de financement du régime.
A
l’opposé, le système québécois fidèle au modèle bévéridgien
fonde son financement sur des recettes fiscales ou budgétisées,
ce qui affranchit le financement des bouleversements affectant
la masse salariale globale du pays. Il est certain que le taux
de chômage et la productivité affectent les recettes de la
province mais l’assurance maladie n’est pas en elle-même
affectée.
Malgré
leur gestion et leur source de financements différents (impôt
ou cotisation) nos deux mécanismes de mutualisation du risque
maladie trouvent leur limite dans la part laissée à la
charge du patient. Le Québec et la France consacrent 9,4% de
leur PIB à la santé et laissent près d’un quart de la dépense
à la charge du patient. Néanmoins afin de couvrir cette part
restante, les français ont comme les québécois la
possibilité de recourir à une couverture complémentaire et
facultative auprès d’organismes d’assurances ou de
mutuelles.
Cette
couverture complémentaire est très variable car laissée en
général à l’appréciation des cocontractants et reste en
fait une charge supportée par l’individu. Par ailleurs,
elle ne participe pas à la solidarité nationale.
Un
rapide bilan de nos deux systèmes revèle que malgré les
imperfections, nos mécanismes de mutualisation, de couverture
solidaire et la qualité des soins dispensés permettent un
excellent accès aux soins de la très grande majorité de la
population. Les études internationales comparatives classent
nos deux régimes parmi les tout meilleurs, bien devant celui
des Etats Unis.
Mais
nos deux systèmes de santé sont confrontés aux mêmes
soucis financiers. Depuis deux ans le déficit français se
creuse. Cette année ce sont plus de 13 milliards d’euros
qui manqueront dans les caisses de notre
sécurité sociale en raison de la baisse des recettes
(augmentation du chômage et politique d’exonération de
charges sociales patronales) et de la progression des dépenses.
Face à ce constat, l’ensemble des responsables politiques
acceptent l’idée d’une réforme mais les objectifs et
moyens divergent fortement lorsque l’on examine précisément
ce que sous entend la réforme.
Les
plans successifs de maîtrise purement comptables des dépenses
se sont révélés insuffisants. Par ailleurs les praticiens
restent réticents à l’établissement de pratiques médicales
coordonnées et opposables car ils y voient une atteinte intolérable
à la pratique de leur art et à leur liberté de
prescription. Mais c’est le prix à payer pour conserver
cette caractéristique du système de santé français, avec
d’un côté une assurance maladie à financement public et
de l’autre la coexistence de secteurs publics et privés
pour la fourniture de soins complétant une pratique médicale
majoritairement libérale et indépendante (libre choix du médecin
et du lieu d’hospitalisation –public ou privé).
Malgré
les réticences corporatistes, c’est l’une des voies que
nous devrions explorer en matière de définition de l’offre
de soins, plutôt que de rationaliser budgétairement
ce qui nous a déjà conduit à une crise médicale :
Les
logiques libérales ont inspiré des mesures de réduction des
dépenses publiques sociales, considérées comme un « coût ».
Depuis plus de 20 ans, les différents plans de sauvetage et
de redressement, les successives lois de financement de la sécurité
sociale se sont traduits par une réduction des remboursements
et par la création d’enveloppes budgétaires ayant pour
objectifs de rationner l’offre de soins.
Cette
politique de restriction des dépenses de santé remboursables
et de rationnement budgétaire n’a ni contribué à réduire
les inégalités (sociales et géographiques) en matière de
santé ni résolu la question du déficit de la sécurité
sociale. Pour ne pas s’opposer frontalement à l’idéologie
dominante, les gouvernements sont restés volontairement assez
passifs face au manque de recettes. Pourtant, la montée du chômage,
la politique d’exonération des cotisations patronales et la
pression sur les salaires et l’emploi au nom d’une réduction
du coût du travail sont autant de raisons de cette crise du
financement. Le mal profond de la sécurité sociale est bien
là ; dans l’insuffisance des recettes.
Si
le déficit est important, il n’est pas pour autant
insurmontable. Actionner le levier des recettes permettrait
d’enrayer cette spirale perverse et autoriserait le retour
à l’excèdent sans pour autant diminuer l’enveloppe des dépenses.
A ceux qui souhaiteraient adopter cette voie, Il faudrait le
courage politique d’exposer devant les citoyens la
situation, les alternatives, de poser des questions simples et
de fournir des réponses claires.
Il
leur faudrait le courage d’affirmer que les dépenses de
santé ne vont pas cesser d’augmenter au cours des
prochaines années, sauf à accepter la dégradation de la
qualité ou à rationner l’accès (par la pénurie ou par
l’argent, par exemple) ou enfin revenir sur le principe d’égalité
en laissant une part croissante à la charge des patients.
Le
défi démographique est devant nous ; les tendances
lourdes de vieillissement de la population conduiront inévitablement
vers une hausse des dépenses quand l’on sait que la
population de plus de 60 ans consomme plus de la moitié de la
dépense alors qu’elle ne représente que 21% de la
population ; cette tendance est évidemment
exponentielle. Au
cours des vingt prochaines années la population de plus de 65
ans progressera de 40% et celle de plus de 85 ans de 70%.
L’augmentation
des dépenses de santé n’est pas un concept politiquement
discutable que nous pourrions juger et soumettre à notre
volonté ; c’est un fait qui s’imposera à nous. Il
est certain que nous pourrons lutter contre les gaspillages,
contre les abus, optimiser les structures de décisions et de
soins, responsabiliser les assurés sociaux en les informant
mieux, augmenter la performance de la dépense ; tout
cela est possible et très
souhaitable, mais pour autant nous ne modifierons pas
les tendances démographiques et techniques qui conduiront à
la hausse des dépenses.
En
revanche l’action politique retrouve tout son sens et sa
portée lorsqu’il s’agit de choisir de décider comment et
sur qui ou quels facteurs se répartira la charge de la dépense.
Voulons-nous pour nos concitoyens un système où le niveau de
revenu conditionne le niveau d’accès aux soins ? (l’Etat
se chargeant néanmoins de la charité envers les indigents)
un système où les soins et la santé deviendraient de
simples biens soumis au seul marché ? Ou bien
voulons-nous plutôt poursuivre sur la voie de nos aînés
vers un système solidaire qui permette à chacun de se
soigner selon ses besoins ?
RECOMMANDATIONS
La
réponse ne fait aucun doute ; les dépenses de santé
doivent conserver un caractère public. C’est la condition
pour préserver l’égalité d’accès pour tous. Pour les
économistes libéraux le poids de cette dépense publique est
insupportable, et suppose des prélèvements insoutenables. On
remarquera néanmoins que leurs critiques s’évanouissent
lorsque la dépense est privée même si elle se révèle à
la fois plus importante et moins efficace.
Nous
comprenons que nos concitoyens ne souhaitent pas voir leur impôt
augmenter. Toutefois, nous devons leur démontrer que ce qui
importe c’est aussi la qualité du service public et qu’il
vaut mieux un service public, universel, égalitaire et de
qualité qui coûte 9,5% du PIB financé par l’impôt,
qu’un service privé, inégalitaire et d’une moindre
efficacité qui coûte 14% du PIB financé par le même
citoyen non plus en tant que contribuable mais en tant
qu’individu consommateur.
Par
ailleurs, il nous faut faire remarquer aux économistes libéraux
qu’ils oublient dans leur analyse
que cette dépense considérée comme une charge,
constitue en fait un pan entier de notre économie, de nos
emplois, de notre recherche. Cette dépense n’est pas une
charge pour l’économie, une perte ; c’est au
contraire une source de richesse, de plus value qui participe
pleinement au dynamisme de nos économies. L’O.I.T a noté
qu’en 1997 les dépenses de santé ont représenté 8% du
PIB mondial. Notons encore que jusqu’à une époque récente
les gens mouraient jeunes, tombaient malades et restaient en
trop mauvaise santé pour pouvoir travailler à plein
rendement. L’accroissement des ressources utilisées par les
systèmes de santé est dû en partie à un simple transfert
des fonds qui servaient précédemment à éponger les pertes
économiques dues à la maladie et aux décès précoces.
Il
devra y avoir débat entre les partisans d’un système régulé
par la puissance publique et ceux qui considèrent que seul le
marché permet le meilleur
allotissement des ressources. Même si en terme
conceptuel le marché et la concurrence permettraient de faire
correspondre l’offre et la demande ; en matière de
santé, nous ne sommes pas en présence d’une demande de
soins mais d’un besoin de soins et il n’y a pas toujours
identité entre demande et besoin.
Nous
devons persévérer dans notre chemin vers la solidarité et
l’humanisme. Pourquoi ce qui fut possible en 1945 en France
au sortir de la guerre, alors que notre économie était ruinée
après 4 ans d’occupation, ne serait plus possible dans deux
pays parmi les 10 plus riches au monde ?
Osons
optimiser les moyens de santé, quitte à augmenter les dépenses,
afin d’assurer à tous le niveau de soins dont ils ont
vraiment besoin ? Il faudrait pour cela réformer
l’assiette sur laquelle est assise le financement. Le Québec
peut être à ce titre, un exemple instructif. La réforme est
indispensable en raison des évolutions économiques
structurelles des trente dernières années. Alors qu’il y a
vingt ans, la part des salaires dans la valeur ajoutée était
de 73%, elle n’est aujourd’hui que de 62% et continue de décroître
régulièrement. Dans le même temps, les gains de productivité
ont quasiment permis de doubler le PIB.
Pour
résumer, la nation est deux fois plus riche et la rémunération
du facteur travail ne cesse de décroître. Or, la totalité
de nos régimes de solidarité –maladie, vieillesse,
famille…- repose sur la seule masse salariale.
Il
est économiquement absurde de prétendre réformer le
financement de la sécu si l’on continue de faire reposer
les recettes en France sur la seule masse salariale. Le seul
vrai moyen permettant de sauvegarder à long terme la sécu
consiste à élargir l’assiette de cotisations à la
richesse produite par la nation.
Le
PIB a doublé au cours de ces trente dernières années et
devrait encore doubler lors des vingt prochaines années.
Cette seule prévision devrait suffire à convaincre d’élargir
les recettes à la richesse créée par les entreprises.
Plaidons
pour une réforme du financement de l’assurance maladie,
inspirons nous de l’exemple québécois mais avec cependant
deux bémols :