
État des lieux
Chacun
s’accorde à penser que la France connaît, depuis une
quinzaine d’années, une crise politique et sociétale sans
précédent. Cette « crise », dont les caractéristiques
sont confuses et qui ne connaît aucune rémission, ne
serait-elle pas que le nouvel ordre politique auquel
quelques nostalgiques, de leurs jeunes années de militantisme
ou de leur foi républicaine, ne se seraient pas encore
accoutumés ?
On a commencé
par penser que cette crise politique, caractérisée dans un
premier temps par la montée des extrêmes (droite puis
gauche), était le fait d’une crise économique, elle-même
caractérisée par la croissance molle et la progression de la
précarité. Cette crise économique est à présent quasiment
la norme en Europe de l’Ouest. Les réponses politiques des
gouvernements, déclaration d’impuissance des élites
sociales-démocrates et laisser-faire libéral, ont provoqué
une première crise de confiance puis d’engagement au sein
des classes moyennes militantes, les milieux populaires
offrant alors au FN la fonction tribunitienne qu’avait
perdue le PCF.
La politique a
horreur du vide. Consciente de son impuissance à changer
la vie, la gauche parlementaire et de gouvernement s’est
promise à la construction européenne afin d’alimenter son
désir d’engagement. Cette construction européenne, qui
part des meilleurs sentiments, est à la fois une nouvelle
frontière pour la techno-structure, convaincue d’être à
l’étroit au sein de l’Etat-Nation, lui-même appelé à
disparaître dans un ensemble fédéral, un alibi pour les élites
politiques qui n’assument pas cette impuissance et un défouloir
pour les partis contestataires.
La crise de
conscience du 21 avril 2002 a sonné une classe politique qui
découvre alors les conséquences de cet abandon de l’électorat
populaire aux extrêmes. Pour autant, quels sont les
enseignements tirés de cet électrochoc ? Chacun est
parti dans l’idée de chercher des réponses à la crise de
la démocratie : réforme des institutions, 6ème
République, humilité temporaire du parti socialiste,
« esprit de réforme » dans la communication
raffarinienne.
A chercher des
réponses institutionnelles ou d’attitude politique, les élites
ne font-elles pas fausse route ?
Les récentes
consultations électorales, régionales puis européenne, ne témoignent-elles
pas plutôt d’une nouvelle étape dans cette dégradation
politique ? Après la crise de la démocratie
caractérisée par la montée des extrêmes et la perte de
confiance dans les partis de gouvernements, c’est le tour du
jeu de massacre, la crise de la volonté politique et le
zapping électoral et gouvernemental. « Je veux
celui qui n’est pas en place car je me lasse vite de celui
qui y est ». La cohabitation, dont on a suffisamment
critiqué la perversion des institutions, était finalement très
appréciée des français. Ils ont offert aux régions un
contre-pouvoir au gouvernement et sanctionné celui-ci, pas
uniquement pour ce qu’il fait mais surtout pour ce qu’il
est : le gouvernement. Par ailleurs, le transfert de
l’essentiel du pouvoir au sein des institutions européennes,
désertées par les élites politiques françaises, conduit à
un hiatus démocratique mortifère pour la République.
Le plus grave
n’est pas là. L’abstention de masse ôte à présent
toute légitimité au pouvoir politique qui n’en avait déjà
plus beaucoup face aux pouvoirs diffus mais tangibles de la
sphère économique.
Cet état de
fait est renforcé par la démission des élites, sans doute
inscrite dans la démographie vieillissante du baby-boom.
Cette génération politique avait réussi à prendre le
pouvoir à ses pères gaullistes et conserve son pouvoir
symbolique dans les sphères médiatiques, culturelles et
politiques sans qu’une nouvelle génération ne puisse émerger
à son tour. Les caractéristiques démographiques et sociales
de cette génération, le vieillissement global de la
population et le maintien, pour quelques années encore, des
systèmes de protection sociale qui offrent aux Français un
confort relatif très enviable par les autres nations,
n’appellent pas à un regain de vitalité démocratique.
Nous ne sommes pas encore entrés dans la crise globale.
Cette
crise apparaît donc plus comme une crise du politique et du
pouvoir que de la démocratie en tant que système et pratique
politique.
Pistes de réflexion sur
quelques voies et moyens
L’incantation
du retour au vouloir-vivre ensemble, au contrat
social, à l’envie collective d’une part, de faire
société puis de changer la société, ne suffisent pas. Il
nous faut tenter d’imaginer des réformes dans le cadre général
des institutions.
1.
Clarification des compétences et des échelons
politiques entre Europe, Etat et collectivités locales afin
de faciliter la reconnaissance par les électeurs des vertus
et des responsabilités des élus :
a.
Renforcer les missions de l’Etat en acceptant
certains transferts ciblés de compétences aux collectivités
locales. Lesquels ? Les politiques partenariales ont des
limites en terme de visibilité.
b.
Avoir une lecture critique du projet de Constitution
Européenne et revenir au principe de projets européens.
c.
Promouvoir l’impôt comme outil de politique publique
au service de l’ensemble des citoyens. Avoir un discours
positif sur l’impôt et sur le compte-rendu précis de son
usage à la Nation.
d.
Information systématique de l’Assemblée nationale
de la part du gouvernement sur les débats au Parlement européen.
e.
La possibilité pour le Parlement d’émettre
une réserve sur la ratification d’un traité doit être
exploitée.
2.
Renforcement de l’instruction civique et du sentiment
d’appartenance à la citoyenneté.
a.
Renforcer les moyens des chaînes télévisuelles
publiques, avec des cahiers des charges plus ambitieux. La télévision
est le premier facteur d’éducation populaire.
b.
Faciliter les formes d’engagements associatifs et
humanitaires, les intégrer dans les parcours professionnels
et de formation initiale. Dans le même temps, lier compétences
et expériences pour des missions à l’étranger.
c.
Rendre son caractère solennel à différents « passages » :
remise de diplômes dans l’éducation nationale, de livrets
en mairie à l’occasion de la majorité et donc du droit de
vote… Repenser la fête nationale pour favoriser l’envie
d’être ensemble.
3.
Faciliter l’accès aux fonctions électives et rétablir
le lien entre « société civile et société politique »
:
a. Limitation du cumul des mandats dans le temps. Pas plus
de deux mandats exécutifs consécutifs dans les mêmes
fonctions et dans le même lieu. Possibilité de retour après
un mandat.
b.
Renforcement du droit du travail pour les salariés du
secteur privé en cas d’exercice d’un mandat et possibilité
de retour à l’emploi. Valorisation de l’expérience et du
temps consacré à l’exercice de ce mandat.
c.
Réforme du mode de scrutin :